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Le dernier barbier se retire à 80 ans

Le dernier barbier se retire à 80 ans - Rémi Tremblay : Actualités
Le dernier barbier se retire à 80 ans - Rémi Tremblay : Actualités
Le plus grand des deux garçons sur la photo, c’est lui, Jean-Guy, devant la vitrine du salon de son père, Wellie. Un local occupé aujourd’hui par le restaurant Subway.

Son père, Wellie, l’a sorti de l’école à 15 ans en le mettant, lui le jeunot qui rêvait de guerre, devant le fait accompli: «Tu vas faire un barbier». Un avenir tout tracé à coups de ciseaux et de rasoirs, dans le salon paternel, rue Frontenac. Et des millions de coups de ciseaux plus tard, difficile à compter précisément, Jean-Guy Grondin prend sa retraite après 65 ans de métier! Il était une fois celui qui deviendra dans moins d’un mois le… dernier «vrai» barbier qui rasait la barbe!

Le samedi 1er mai, quand la porte du 4819 Laval va se refermer derrière lui, une fois son dernier client sorti, la tête rafraîchie, sentant le baume, le barbier Grondin n’aura qu’un seul regret, que les lames jetables aient fait de son vrai métier une espèce en voie d’extinction. Terminé le rasage dans la plus pure des traditions. Dire qu’au milieu du siècle dernier, les clients faisaient la file, leur pièce de trente sous en main, avant de s’asseoir dans le fauteuil de cuir, entendre le bruit de la lame glissant le long d’une large ceinture et se faire enduire le visage d’une crème qui sentait bon, un parfum contrastant aux vapeurs de bière qui se dégageaient de la taverne du Queen’s, séparée du salon de son père par une mince porte communicante poussée des dizaines de fois chaque jour. «Ils se pointaient et criaient à mon père, tu nous appelleras quand t’auras plus de clients!» Une routine aussi quotidienne qu’aujourd’hui aller prendre son café chez McDo.

«À l’époque où j’ai commencé pour mon père (1945), les bons hommes chez Megantic Manufacturing gagnaient 28 sous de l’heure. Les barbiers en demandaient 25 pour la barbe, même chose pour les cheveux des enfants et 40 pour les hommes. Parfois, deux bonnes heures de travail pour une seule tête.»

Dans la mémoire de celui qui vient de célébrer ses 80 ans le mois dernier, les images se succèdent encore bien nettement. «Il y avait en masse de travailleurs du chemin de fer, des commerçants, des retraités, six jours par semaine, de 8h00 le matin jusqu’à tard le soir. On était sept ou huit à pratiquer le métier en ville. Et tout le monde avait de l’ouvrage!»

Lui, son père Wellie, J.H. Marceau, Roland Ruel, Rodolphe Rancourt, Jos Grenier, René Pépin… C’est d’ailleurs ce dernier qui l’a recruté en offrant de lui vendre son commerce et sa maison, en 1950. «Quand je le croisais, il me disait toujours: le p’tit Grondin, un jour tu vas prendre ma place!» Décidément, les oracles parlaient avec beaucoup de sagesse, puisque deux mois après avoir débuté dans un salon de barbier de Windsor Mills, à la suggestion de son père qui voyait d’un mauvais œil un concurrent local vouloir lui ravir son gars de confiance, le barbier Pépin revenait à la charge sur le trottoir de la gare ferroviaire, en pleine nuit, au retour de Windsor: «J’te vends mon salon!» Wellie Grondin acceptera le choix de son fils et l’aidera même à obtenir un prêt à la caisse.

De barbier à maître-coiffeur
En coiffure, les règles du jeu étaient claires: les barbiers pour les hommes, les coiffeuses pour les femmes. Il en fut ainsi jusqu’en 1964, alors que fut lancée la coiffure pour homme! Même le titre changea: de barbier à coiffeur. Jusqu’en 1947, les clients sortaient du salon de barbier avec des têtes standards, cheveux courts ou en brosse. La révolution de l’après-guerre fut poussée par un violent vent du Sud qui gagna même les régions éloignées de la campagne québécoise, la coupe… Hollywood! «Je la porte encore aujourd’hui», précise Jean-Guy Grondin. Coup de peigne vers l’arrière, avec léger gonflement du cheveu à la base de la nuque. Le look vedette que portaient les acteurs du grand écran!

«J’ai eu de la clientèle, mets-en! De 1950 à 1970, il n’y avait pas un vendredi soir que je fermais boutique avant 2 heures du matin. Jusqu’à 23 clients en attente, assis un peu partout dans la maison; ma femme passait les sandwichs et les filles, le café!»

Entre 1964 et 1975, le barbier Grondin n’a pas cessé de suivre des cours pour se perfectionner. Il a même décroché le 3e prix provincial en coiffure masculine au Québec en 1964. Mais en 1970, ce fut la consternation générale dans les «barber shop» de la planète. En Angleterre, un groupe de musiciens chevelus, tombant au bas des oreilles, déclenchait un véritable crash sur le marché de la coupe! Ladies and gentlemen, the Beatles! Au tour des femmes de s’en arracher les cheveux. Et pourtant, «j’aime les cheveux longs», avoue le barbier octogénaire. «J’ai appris à faire les coupes plus longues, les teintures et les permanentes. Ensuite, ce fut le traitement du cuir chevelu, du cheveu et de la peau!» Massage facial inclus. Il a aussi vendu beaucoup de toupets, la mode dans les années 70 pour ceux qui ne pouvaient adopter le look nouvelle génération, l’imitation à défaut de vrais cheveux!

En 1975, il fut l’un des participants au Salon du printemps. Il a aussi à son actif trois participations à des défilés de mode! «Les trois seules femmes à qui j’ai coupé les cheveux sont ma femme Colombe (décédée il y a quelques années) et mes filles (Manon et Josée). À bien y penser, il y en a eu deux autres, dans les années 50.» Son gars, Robert, n’avait pas à aller bien loin, lui non plus.

Le contact avec les gens
À part son métier, le barbier Grondin a lui-même fait une carrière de 28 ans dans l’armée. Dans la milice jusqu’en 1970, puis comme instructeur de cadets, entre 78 et 88. Et vingt ans dans la fanfare locale. «J’ai fait une maudite belle vie!», finit-il par laisser tomber au cours de l’entretien à l’Écho. Un bon 53 ans de vie heureuse avec «sa» Colombe, trois enfants, sept petits-enfants et une arrière-petite-fille. Il file aujourd’hui le parfait amour avec sa nouvelle femme, Carmen Cameron.

Deux fois, il a souligné des anniversaires. D’abord en 1995, pour ses 50 ans de carrière, puis dix ans plus tard, pour son 60e. «J’ai donné à tous mes clients une coupe de cheveux à 40 sous. Mais pas cette fois!», dit-il, en parlant de sa mise à la retraite. Mais il aura sans doute une pensée toute spéciale pour trois de ses plus fidèles clients qui le suivent depuis le tout début. L’aîné du groupe, Lucien Orichefski, a 87 ans; le suivent J. Arthur Poulin, 83, et Laurent Gobeil, 77.

Il donne la vague impression qu’il ne souhaite pas que cette fatidique journée du 1er mai arrive trop vite. Et ignore encore comment il réagira en se levant le mardi suivant, si habitué qu’il est à se diriger tout droit vers son salon.

Tant de monde s’est assis devant lui. Tant de confidences livrées en toute confiance, comme chez le confesseur. Il s’est même déjà fait dire par une femme: «T’as guéri mon mari de son psoriasis!». Paraîtrait que le barbier, dans l’Antiquité, faisait office d’apothicaire! Faut dire qu’il fut un temps où lui-même offrait un traitement venu directement de Belgique. Une petite crème miracle du nom d’Hormonalyne… finalement retirée du marché. Sur les murs de son local, des certificats et des diplômes qu’il décrochera pour ranger dans ses boîtes à souvenirs: capilliculteur, tricotdermiste, eudermyste…

C’est son petit frère, Gérard, qui vient prendre la relève. «Après 47 ans à Sept-Îles, où il gérait 12 chaises, il veut travailler moins! C’est un retour dans sa ville natale.»








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