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Gabriel ­Filippi : la montagne comme mode de vie

Gabriel ­Filippi : la montagne comme mode de vie - Claudia Collard : Actualités

En montée sur le Manaslu (8163 mètres), au Népal. (Photo gabrielfilippi.com)

Fort d’une vingtaine d’expéditions dans l’Himalaya, ­Gabriel ­Filippi demeure à ce jour le seul ­Québécois à avoir gravi l’Everest par ses deux versants. Pour cet alpiniste chevronné, la montagne est omniprésente, comme grimpeur, comme conférencier et dans tous les écueils qui ont tracé son chemin de vie. « ­Les épreuves sont des apprentissages, des expériences qui ont fait en sorte que je me suis cassé la gueule. Mais je me suis relevé », partage ce ­Méganticois d’origine, pour qui le sommet revêt un aspect multidimensionnel.


Sa première tentative sur l’Everest remonte à l’année 2000. Même si son état physique l’a obligé à rebrousser chemin, l’appel des montagnes est resté. Aujourd’hui, en plus d’avoir quatre ascensions de l’Everest à son actif, ­Gabriel ­Filippi a grimpé falaises, chutes de glaces et montagnes dans plus d’une quarantaine de pays. Au fil des ascensions, de leçons apprises et aujourd’hui transmises aux clients des expéditions qu’il guide. Pour lui, la sécurité prime avant tout.

« ­Le sommet n’est jamais l’objectif numéro un. Il y a tellement d’éléments imprévisibles… ­Moi je m’aligne avec la montagne ; elle nous parle et il faut l’écouter. Parce que c’est elle qui décide en bout de ligne. La journée où tu réalises à quel point tu es petit face à la montagne, tu es très humble face à la nature, à tout ce qu’elle peut te balancer. Une tempête de neige, les ­courants-jets, peu importe les obstacles qu’elle va te lancer, l’important c’est savoir comment se débrouiller à travers tout ça. J’ai beau avoir l’entraînement requis et une bonne forme physique, si je ne suis pas préparé mentalement je ne passerai pas au travers ; je vais être impatient et je vais commettre des erreurs ».

Dans les expéditions qu’il dirige, ­Gabriel s’applique à transmettre l’importance de laisser son égo dans la ­garde-robe. « ­Je trouve que le respect envers les grandes montagnes s’est un peu perdu aujourd’hui. Plusieurs veulent juste se rendre au sommet, cocher ça sur leur liste et mettre leurs photos sur les réseaux sociaux, sans connaître les rudiments de l’alpinisme. Il est important pour moi d’inculquer à mes clients ce respect, cette humilité face à la montagne. L’entraînement préalable est à 80 % physique et à 20 % mental. Mais à partir du camp de base, dès qu’on commence à grimper, ces chiffres s’inversent. Oui cette expédition est vécue comme le rêve d’une vie, mais sans cet objectif de se rendre en haut coûte que coûte. Si le sommet est atteint c’est parce que tous les éléments sont favorables et que tu suis les recommandations de l’équipe qui te guide. Si tu essaies de déjouer ces règles, tu risques d’y rester. »

Oui grimper vient avec une douleur, une perte de masse musculaire et autres possibles effets secondaires. Il faut, en fin de compte, être un peu fou pour s’y lancer. « ­Mais c’est une belle folie. Il faut juste savoir quoi faire pour continuer, garder le plaisir de grimper, malgré que ces ­choses-là se produisent. Et c’est possible quand tu es bien préparé, que tu sais comment sortir d’une crevasse, comment agir si les cordes lâchent à cause des vents, comment se servir des piolets… D’où l’importance de la préparation ; si je décède sur la montagne, je suis moins inquiet pour le client. De son côté, il a davantage confiance en lui et est plus réaliste face à ce qu’il peut survenir. »

Chacun son Éverest. L’important, est de trouver son propre sommet, communique ce grimpeur de haut niveau, en plus d’être un conférencier très en demande entre ses ascensions. Il raconte la fois où un de ses clients, exténué, a choisi de faire ­demi-tour à 100 mètres du sommet. « ­Il avait promis à ses filles qu’il allait revenir vivant. Pour lui, voir le sommet était suffisant ; il était super content de son expérience. En tant que chef d’expédition, je ne l’ai pas poussé parce que je comprenais ce qu’il vivait. Je l’ai revu par la suite et il ne l’a jamais regretté ».

Instinct de survie

Les premières ascensions de ­Gabriel ­Filippi, dans les années 90, ont été sources de grandes leçons, qu’il s’agisse du volcan ­Chimborazo en Équateur, de l’Aconcagua en ­Argentine ou encore de l’Alpamayo au ­Pérou. Dans son livre ­Instinct de survie, paru en 2016, il transporte d’ailleurs le lecteur sur les montagnes, permettant de vivre en quelque sorte émotion et sensation avec lui. Surtout, il y raconte son parcours de vie, une ascension humaine qui va bien ­au-delà des plus hauts sommets du monde. Dans ce récit tout en sensibilité, aux antipodes du sensationnalisme, ce troisième enfant d’une famille de dix aborde aussi sa difficile relation avec son père autoritaire. « J’avais une note de 80 %, il me demandait 90. Si j’avais 90 il me demandait 100. C’est là que tu comprends que, pour moi, réussir un sommet de 6000 mètres ce n’était pas suffisant. J’ai tourné cette situation à mon avantage au lieu de faire pitié, m’écraser, jouer à la victime. J’ai avancé. »

Comme conférencier, ­Gabriel ­Filippi aborde notamment l’importance de transcender ses peurs. Et il sait de quoi il parle. Lorsqu’il était enfant, son père l’a sommé de se jeter à l’eau pour apprendre à nager, disant qu’il allait le rattraper… le laissant couler et se débattre avant de lui venir en aide. Aux prises avec une peur panique de l’eau depuis, il a décidé d’affronter ce traumatisme à l’âge de 50 ans. Et pas n’importe comment. Rien de moins qu’avec le ­Ironman ­Floride : 3,8 km de nage en pleine mer, 180 km de vélo et un marathon de 42,2 km. Une préparation de plusieurs mois lui a permis d’accomplir cet exploit le 7 novembre 2010. « ­Au départ, je n’avais aucune aptitude, aucun talent naturel. Pour réussir, il fallait me responsabiliser. J’ai appris, fait mes devoirs. Il n’y avait rien d’acquis. Il y a eu des efforts, de la persévérance, de la détermination. Ça ne s’est pas fait tout seul. » ­Terminant 2365e sur 2402 participants à l’épreuve de nage, il a dépassé 719 cyclistes puis 413 coureurs, franchissant la ligne d’arrivée au 1134e rang. Avec une impression manifeste d’avoir gagné.

En juin 2013, ­Gabriel ­Filippi a évité de justesse une attaque de talibans à ­Islamabad, qui a emporté 10 de ses amis. Un an et demi plus tard, il a survécu à un tremblement de terre au ­Népal durant l’ascension du mont ­Lhotse. Entre les deux, un stress ­post-traumatique. « ­Mon psychologue sportif m’a appris comment m’en sortir. Quand le tremblement de terre est arrivé, le traumatisme est revenu, mais comme j’avais développé des mécanismes de défense, ç’a été beaucoup plus facile à gérer. Si la première fois que tu reçois une claque tu ne fais rien pour gérer la prochaine, c’est sûr que dans 40, 50 ans t’as encore la même boule, le même nuage gris, t’es encore à la même place. En expédition, c’est la même chose. »

Dans ses conférences en entreprise, l’image de la montagne est omniprésente. « ­Si tu veux monter les échelons, que la compagnie se rende quelque part, il faut mettre l’épaule à la roue , aller chercher la formation requise. Quand je parle de santé et de sécurité au travail, j’établis un parallèle entre les erreurs faites en montagne et les erreurs au travail. Dans les deux cas, si on tourne les coins ronds on risque d’y rester. ­Est-ce que je contrôle mon environnement ? ­Est-ce que je suis capable de lever la main et dire je n’y arriverai pas ? ­Est-ce que j’ai été formé ? À partir de là, on va travailler ensemble sur les objectifs qu’on souhaite atteindre. »


L’aide dans l’ADN

Troisième enfant d’une famille de dix, ­Gabriel ­Filippi a toujours eu l’impulsion d’aider comme leitmotiv. « J’aidais ma mère les jours de pluie ; pendant qu’elle s’occupait du lavage, du repassage, des repas et du ménage, j’occupais tout le monde à des jeux de société. » ­Auparavant contrôleur aérien, sa tâche était d’assurer des vols sécuritaires. Comme chef d’expédition, il guide et contribue au rêve d’autres grimpeurs. En conférence aussi son désir d’aider est omniprésent. « ­Tu ne sais pas l’impact que ça va avoir, mais, si chacun fait sa petite part, on fait tourner la roue. L’important, c’est de passer à l’action. »

Attaché à ­Lac-Mégantic, ­Gabriel ­Filippi se fait un honneur d’être son fidèle ambassadeur, comme c’est le cas pour toutes les causes qu’il soutient. Reste que pour lui, sa ville natale a une signification particulière. S’il admet d’un air espiègle que le sucre à la crème de sa mère continue toujours de l’attirer, il accorde aussi une grande importance à ses racines. « ­Pour moi, c’est important de savoir d’où tu viens », partage celui qui est allé en ­Corse pour visiter le village d’où proviennent les descendants de la famille de son père.

Pour aider la famille de ­Sonam, son ami sherpa, ­Gabriel a orchestré une levée de fonds à grand déploiement, versant des recettes de ses conférences à cet orphelin responsable de ses quatre jeunes sœurs. « ­Je voulais que ses sœurs aient des carrières qui leur permettent d’amasser de l’argent, pour aider à leur tour. Aujourd’hui, deux d’entre elles ont terminé leur université, une autre est voie de compléter son ­MBA et la quatrième est actuellement au collégial. »

Soutenir la population népalaise ne date pas d’hier chez le grimpeur. En 2006, lors d’une expédition au profit d’un orphelinat de ­Katmandou, il a demandé aux membres de son groupe d’apporter vêtements et jouets à donner dans leurs bagages, sans leur préciser la raison. Durant l’expédition, chaque participant devait se renseigner sur son porteur. Au retour, tout a été mis en commun et réparti en fonction des besoins de la famille de chacun des sherpas. « ­Ce ­soir-là, j’ai demandé à chaque membre du groupe quel avait été son plus beau moment ; soit c’était le don de vêtements et équipements, soit la rencontre avec les orphelins. Aucun n’a mentionné l’atteinte d’un objectif sportif. Pour moi, ça disait mission accomplie. Ils ont compris le vrai sommet ; celui qui vient les chercher direct au cœur », transmet celui qui a soutenu d’innombrables causes tant au ­Québec qu’ailleurs.

Avec la pandémie, des expéditions ont tout de même repris au ­Népal en 2021. Mais pas question pour ­Gabriel ­Filippi d’en organiser. « ­Il n’y avait pas encore de vaccin. Avec le retour des groupes touristiques, les cas de ­COVID au ­Népal sont passés de deux à un millier par jour. Des sherpas sont décédés en expédition, ceux malades ont contaminé leur famille. J’ai trouvé ça tellement irresponsable. À la place, j’ai fait une levée de fonds auprès de mes clients et des conférences en ligne. L’argent recueilli a servi à acheter des denrées, pour s’assurer que ces ­gens-là restent à la maison. Quand la pandémie s’est terminée et qu’on est retourné en 2022, on nous a redonnés à 1000 %. Pour moi, les sherpas ne sont pas des employés ; ce sont des frères. »


­Ce texte a été publié dans le magazine ­Reflet des cantons, édition hiver 2026.

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