Wagons a$$a$$in$

Rêver le centre-ville avec des convois qui le traversent de part en part, c’est tuer le rêve avant même qu’il ne commence. D’un point de vue humain, ce serait un échec. Les cyniques prétendent que les statistiques jouent désormais en notre faveur. À ceux-là je réponds qu’il y a quelque chose d’amoral à réduire le citoyen à une statistique. Remarquez qu’employer le verbe jouer, c’est déjà prendre les choses à la légère. Je leur rappelle aussi qu’il y a quelques semaines à peine, sur l’île de Montréal, un convoi du CN a manqué de freins. On peut se demander, au lendemain d’un six juillet encore tout frais, au moment où l’état de veille est à son maximum, comment pareille négligence est-elle encore possible? Imaginez ce qui arrivera, dans quelques années, quand la tension sera retombée et que la pression économique imposera sa loi. Comme nous sommes davantage consommateurs que citoyens, je ne donne pas cher de notre peau.

On a tendance à oublier que notre centre-ville est au pied de la deuxième pente la plus raide au pays. L’autre se trouve dans les Rocheuses. On oublie aussi qu’il n’y a pas que du pétrole qui circule au cœur de notre ville. On a recensé des citernes d’ammoniac, de dérivés du chlore, de méthylène, d’hydrogène, de propane, d’acide sulfurique, etc. Vous le constatez, que des produits «inoffensifs»! Si un seul wagon d’ammoniac avait été renversé le six juillet, nous serions sans doute bien moins nombreux à nous donner rendez-vous pour rêver la ville. À cela, ajoutez l’erreur humaine, par définition imprévisible, véritable pied de nez à toute législation et règlementation, aussi sévères et tatillonnes soient-elles.

Revenons sur le risque statistique calculé. C’est vrai, il est improbable que nous soyons, de nouveau, victimes d’une semblable catastrophe. Cependant, cela ne veut pas dire que le malheur n’arrivera plus. Combien d’accidents mortels aux passages à niveau de notre petite ville, combien de déraillements, combien de feux d’herbe éteints de justesse? Souvenez-vous du face à face à l’intérieur de la gare de triage locale en avril 1918. Comme les convois dangereux vont se multiplier par quatre, les risques augmenteront d’autant et les accidents arriveront quatre fois plus vite qu’avant. Ça aussi, c’est une statistique. Suis-je réaliste si je dis une fois aux vingt-cinq ou cinquante ans? Est-ce bien ce que nous rêvons pour nos petits-enfants? Dans ces conditions, reconstruire vaut-il la peine? Notre devoir n’est pas de calculer le risque, mais de travailler à l’éliminer.

D’un point de vue esthétique, ne me dites pas qu’un spaghetti de rails est un atout touristique ni même une infrastructure inoffensive. Si nous étions logiques et respectueux de la vie, il n’y aurait plus de voie ferrée au centre-ville. Point à la ligne. L’urgence économique nous a forcés à reconduire l’erreur du passé. Comment ne pas en être troublés, surtout après ce que nous avons vécu? Implanter le cœur de la ville entre les voies, presque sur les rails, c’est jouer avec le feu. Nous frôlons, ici, le syndrome de Stockholm : nous nous surprenons à aimer et défendre notre bourreau. À moins d’être masochistes, nous ne devrions plus souhaiter nous retrouver dans le rôle des victimes.

Si la voie de contournement se concrétisait, nous ne devrions même pas tolérer un charmant petit train touristique au centre-ville tant pour des raisons économiques, psychologiques, sociales que morales. D’un point de vue économique, les Méganticois devraient entretenir de nombreux passages à niveau et des kilomètres de voie ferrée dont ils n’ont pas les moyens d’assumer les frais. Comme ces wagons touristiques ne sont, dans les faits, qu’un « arrêt-pipi » et que les passagers dînent à bord, je ne vois pas pourquoi nous nous imposerions des traverses à niveau cahoteuses à vie pour quelques dollars dont nous ne verrons jamais la couleur. Même si nous parvenions à convaincre les gens de se payer une nuit chez nous, il n’est pas nécessaire que le convoi passe par le cœur de la ville, surtout si nous avons quelque activité originale à leur proposer. D’un point de vue psychologique, est-il nécessaire de le rappeler, beaucoup ne perçoivent plus le train comme une bénédiction mais plutôt comme une engeance. Socialement, un centre-ville animé et collé à une nature invitante n’a surtout pas besoin de l’horreur ferroviaire ni de viaduc, encore moins d’un talus, muraille hideuse et séparatrice. Au point de vue moral, nous nous devons de réaffirmer nos valeurs en privilégiant la vie et sa qualité, non seulement pour des raisons humaines, mais aussi parce que notre économie en dépend. Sinon, tout ça n’aura servi à rien.

Au moins, assurons-nous que jamais plus de wagons-citernes ne circuleront au centre-ville même si nous obtenons un engagement ferme des gouvernements à déplacer la voie. S’ils nécessitent un contournement, c’est qu’ils sont dangereux. Et ils le sont. Surtout, prenons conscience que la prochaine fois nous ne pourrons plus prétendre n’être que des victimes innocentes. D’une certaine manière, nous serons coupables sinon complices. Une ville et des gens chamboulés, il me semble que c’est assez pour dire «plus jamais». Si nous échouons à faire déplacer la voie, nous devrons admettre qu’à Mégantic, bien que rien ne soit plus comme avant, tout est comme avant parce que nous aurons permis à l’histoire de se répéter.

Finis les citernes qui incendient le cœur, qui nous passent sur le corps sans le moindre état d’âme et torturent les esprits. La qualité de vie, c’est d’abord l’espoir et le sommeil retrouvé. Pour des raisons de sécurité, nous avons sorti les camions du centre-ville. Nous devons des remerciements empressés à l’administration Campeau pour avoir construit la voie de contournement. Sans sa vision, nous serions dans la merde jusqu’au cou. Pour des raisons de sécurité, nous avons non seulement érigé un centre sportif, mais nous l’avons implanté à un point stratégique. S’il n’avait pas été là, nous n’aurions plus de centre-ville ni même la possibilité d’en rêver un. Malgré l’architecture qu’il a imposée au nouveau centre-ville, il a servi de point de repère. Nous devons donc une fière chandelle à l’administration Roy Laroche. Questions: pourquoi le conseil se résout-il à hypothéquer l’avenir, pourquoi s’arrête-t-il en chemin? Il faut davantage que de timides résolutions, même votées à l’unanimité, il faut des arguments et des actions concrètes. Au conseil de sonner la charge: promis, nous nous rangerons derrière lui.

Il y a sûrement moyen d’équilibrer économie et sécurité. En attendant, je souhaite que le lecteur aille sur le site de L’Écho, télécharge l’affiche «Wagons a$$a$$in$», la transfère à ses amis, la mette sous la nappe de plastique du resto, dans la vitre arrière de son auto, l’imprime sur son T-shirt, la place partout où le message pourra se faire un chemin. Il est minuit moins une.

Paul Dostie

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