Vulnérables, nous?

Ça me chicote depuis toujours! Surtout depuis ce jour en particulier où je suis allé cogner à la porte de la résidence de la trésorière du club de l’âge d’or, rue Victoria, si ma mémoire ne me fait pas trop défaut. Je venais d’avoir 50 ans, donc, encore junior. J’avais enfin atteint l’âge d’être repêché en toute légalité dans les rangs des seniors. J’appartenais enfin à un groupe, sans doute le premier depuis ma tendre enfance, depuis cette fois où j’avais reçu par la poste, dans une grande enveloppe blanche, mon «diplôme» estampillé du Club Yogi l’Ours. Quelle excitation! Et un demi siècle plus tard, ce même sentiment d’appartenir à une autre communauté comptant des centaines de milliers de membres au Québec. Je n’ai pas renouvelé mon adhésion à l’âge d’or l’année suivante, n’y trouvant pas mon intérêt. 


 Pourquoi, maintenant rendu à 68 ans, je veux tant me distancier du troisième âge? Parce que le discours de la santé publique me gosse! Voilà! Je n’aime pas entendre de la bouche des autorités politiques et sanitaires que les personnes les plus vulnérables ont 65 ans et plus! Sous prétexte que le risque de se retrouver sur un lit d’hôpital est plus élevé! Le fait d’appartenir à la génération du baby boomer devrait quand même servir à quelque chose, genre avoir droit au privilège de vieillir en paix, non? 

 J’ai tant aimé cette opinion de Denis Gagné, publiée dans Le Devoir du 6 janvier, que je me permets de vous la partager. «Les grands-parents ne méritent pas ça- À compter de samedi 9 janvier 2021, je ne pourrai plus garder ma petite-fille de 7 ans. Ses parents vont continuer à travailler et il n’y a plus de garderie scolaire. La décision du gouvernement Legault qui considère que les 65 ans et plus sont maintenant des personnes vulnérables qu’il faut protéger de la COVID-19 malgré eux est d’interdire aux grands-parents de garder leurs petits-enfants. Le ministre Dubé nous a montré un beau graphique bleu et vert des 20/80 à savoir que 80% des lits d’hôpitaux sont occupés par 20% des gens qui ont 65 ans et plus. C’est faux. Entre 65 et 95 ans, il y a toute une différence! Les gens de 65/75 ans, dont je suis, sont pour une proportion de plus en plus grande en très bonne santé et en bonne forme physique. 

 Nous infantiliser de la sorte est une honte. Qui gardera ces enfants? La télé? L’ordinateur? Les jeux vidéo? Je préfère contracter la COVID (je l’ai eue et je m’en suis très bien sorti) que de voir mes petits-enfants livrés à eux-mêmes sans adultes pour les encadrer. Malheureusement, cela va me coûter une amende de 1500$ (…) Modifiez votre interdiction, M. Legault. Les grands-parents ne méritent pas ça. Déjà que nous voyons nos propres parents mourir seuls sans accompagnement. Il ne faut pas généraliser les drames familiaux. Il y en a déjà assez.» 

 Bon, ce texte a le mérite d’être clair, alors pourquoi pas cet autre écrit de Jean-Marc Gélineau, publié le lendemain dans le même quotidien. «Un confinement dangereux - Ainsi, la population entière du Québec sera assignée à résidence de 20h à 5h. On a permis à des milliers de personnes, entassées comme des sardines dans des avions, d’aller dans le Sud et d’en revenir; on a sévi mollement contre des partys de dizaines de personnes. Mais maintenant, une petite marche de santé (mentale) de dix minutes autour du bloc pour chasser quelques idées (parfois très) noires d’insomniaque risquera de se terminer par un «Vos papiers!» et une amende salée. Pendant le confinement, en France, il était permis de faire une marche d’une heure, seul ou avec les autres membres de son domicile, dans un rayon d’un kilomètre. Pauvre Québec…» 

 C’est vrai qu’en France, on cible la protection des 75 ans et plus. Donc, toutes ces générations qui ont précédé le baby boom! Notre «club» à nous compte les 56-74 ans. La COVID-19 est-elle notre premier «vrai» ennemi? Ou n’est-ce pas plutôt le discours, entendu, répété et martelé à cœur de jours, qui nous place malgré nous au cœur de la stratégie de l’État pour combattre le coronavirus? Pour nous rappeler que nous ne sommes pas immortels et que nous finirons à notre tour sous terre à bouffer les pissenlits par la racine. 

 Les «baby boomers» forment un club, avec ces onze lettres inscrites dans notre ADN jusqu’à la mort. À 80 ans, on appartiendra encore à la confrérie du baby boom; à 90 ans, on se revendiquera encore de la génération du baby boom; à 100 ans, le tatouage invisible suivra les plis de notre peau de vieux baby boomer. 

 À chaque génération qui nous suit, qu’elle se réclame de la lettre X, Y, Z ou les milléniaux, quand vous vous approcherez à votre tour de la table d’autopsie et qu’on vous dira d’aller vers la lumière, peut-être bien que que vous aurez un sursaut de révolte. «Chu pas encore mort, le jeune!» 

 Face au coronavirus, il n’y a pas de fort, il n’y a que des «vulnérables» à différents degrés.

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