Cauchemar architectural

Le 18 août, le Conseil municipal adoptait le règlement numéro 2020-14 modifiant le plan d’urbanisme 1323 concernant le plan des affectations du sol. En quelques mots, le boulevard des Vétérans risque de ne plus jamais avoir le charme ni le caractère paisible qu’il avait. Il deviendra un boulevard banlieusard où les triplex jumelés et autres boîtes trôneront sans partage.

Fini le charme des maisons coquettes, parfois cossues, qui confèrent une âme à ce qui est et donnent le goût d’appartenir à cet environnement. De la même manière que le voilier solitaire apaise celui qui le regarde glisser sur l’eau, l’architecture devrait contribuer à la poésie du quartier au lieu de l’écraser. Le plus beau de l’histoire, c’est que le marin à bord du voilier ignore tout le bien qu’il fait à l’âme du spectateur tandis que le cowboy sur sa motomarine, qui saute les vagues à répétition dans un vacarme ahurissant, celui-là ignore toute la magie qu’il tue. Le risque que la Ville prend est d’autant plus désolant que le boulevard des Vétérans est la seule vitrine qui reste pour dire qui nous sommes, notre rapport à la nature et à la culture.

En choisissant la densification, on ne pourra faire autrement que d’empiler et d’aligner des boîtes. Même généreusement fenestrées, elles resteront des boîtes. En sortant du parc, quand nous tournerons le dos au lac et aux montagnes, nous nous retrouverons face à un mur, celui de la honte de ne pas avoir fait mieux quand nous en avions l’opportunité. Après tout, nous sommes les propriétaires du terrain, pourquoi choisir, comme de vulgaires boursicoteurs, le rendement immédiat au lieu de l’investissement à long terme? Après avoir consacré tant d’efforts à ouvrir la rue Frontenac sur un paysage unique, pourquoi risquer gaspiller le caractère bucolique du boulevard des Vétérans? Si beaux soient-ils, cinq ou six «blocs à appartements» c’est trop, voire indigeste.

Je suis un bénévole qui raconte notre ville; une fois dans le parc, il arrive souvent que des visiteurs s’extasient devant le paysage et l’atmosphère du lieu. Certains expriment alors le désir d’habiter chez nous et demandent quel est le prix moyen des maisons. Ils repartent séduits, avec une idée qui fera peut-être des petits. Des plus jeunes viendront à qui ils en auront parlé. Dernièrement, j’ai appris qu’un jeune professionnel s’était installé à Mégantic parce que c’était une ville Cittaslow, qu’un autre aurait choisi Piopolis à cause du ciel étoilé. Voilà comment on arrive à devenir une destination. Au-delà du microréseau et de la fibre optique, la beauté reste une nécessité. La consommation n’y échappe pas. Regardez comment nous achetons des vêtements, des souliers ou une auto.

Il faudrait que la crise de 2008, les changements climatiques et la pandémie nous servent à quelque chose. On dirait que nous sommes encore empêtrés dans la destruction, cette fois-ci, celle du patrimoine immatériel qu’est l’histoire du boulevard des Vétérans et sa vocation. La culture, c’est bien plus que l’art, la littérature et la musique, c’est la manière même de penser et de vivre. C’est le fragile équilibre entre être et avoir.

Il faudrait promouvoir la propriété unifamiliale. Contrairement à l’entrepreneur immobilier -on peut le comprendre- qui réalise avant tout un investissement; le propriétaire-occupant, lui, construit un nid à son image, se soucie de la pérennité parce qu’il s’agit d’un patrimoine à léguer. Ainsi, il laisse non pas tant un capital qu’une trace. Il a donc intérêt à préserver sa maison, ce qui n’est pas nécessairement le cas des «blocs à appartements» quand les charges dépassent le profit. Les Méganticois le savent, ils ont eu à démolir, à fort coût, l’ancien couvent contaminé à l’amiante, cadeau d’un investisseur caché dans une compagnie à numéro.

Tôt ou tard, les gros immeubles vieillissent, parfois mal, pendant que les petits propriétaires rénovent et embellissent leur environnement: ici, une élégante platebande, une lampe à la fenêtre; là, des pignons chaleureux ou une large galerie invitante. Le portrait d’une société où l’on vivait les uns à côté des autres, non pas les uns sur les autres. Ajoutez à cela un jardin, la musique enjouée du kiosque et surtout la ligne d’horizon comme un appel à toucher l’âme des choses.  Il ne s’agit pas de lancer une croisade. Chacun le sait, les membres du conseil sont tous d’honnêtes et dévoués citoyens, des gens qui travaillent fort à servir nos intérêts. Le problème, au point de vue domiciliaire, c’est que nos intérêts semblent se limiter au calcul foncier. C’est là que nous sommes tous coupables parce que c’est nous qui exigeons toujours plus et vite comme aux beaux jours d’avant, comme si rien ne s’était passé. Nous n’avons pas le droit à l’erreur parce que nous sommes l’espoir de ceux qui nous regardent et celui des prochaines victimes d’une catastrophe x ou y. C’est un poids à porter. Nous l’oublions pas, nous avons beaucoup reçu, de la compassion à la compensation.

Je me sens déprimé. Comment continuer à aimer sa ville quand tout aura été effacé jusqu’aux souvenirs? Il ne me restera plus que notre histoire extraordinaire, mais qui s’en soucie? Papineau n’a pas d’âme, le boulevard des Vétérans n’en aura peut-être plus, quant à Frontenac, la question reste ouverte. Il suffit de si peu de chose. Pourquoi vous raconter cela aujourd’hui? À cause de la fragile et vacillante lueur d’espoir qui refuse de s’éteindre et pour dormir enfin. Voilà l’autre qui hurle, au cœur même de la nuit, sa priorité au passage à niveau. Quand cela va-t-il finir par finir?

Paul Dostie 

 

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