La voie de contournement : une idée politique bienveillante, mais naïve et risquée

 Je connais bien la région de Lac-Mégantic. J’y ai passé nombre de vacances estivales et mes parents ont longtemps habité à Frontenac. Étant donné mes connaissances en psychiatrie, je souhaite commenter certains impacts du projet de voie de contournement ferroviaire sur le bien-être de la population méganticoise, ainsi que les propos de la mairesse de Lac-Mégantic: «Le rétablissement de la population passe inévitablement par le retrait de l'élément traumatique du quotidien, soit le retrait du train du centre-ville». Écho de Frontenac, 4 novembre 2022. 


Il importe d’abord de nuancer que la « population » n'est pas un tout homogène. Les membres de cette population n'ont pas tous les mêmes besoins en vue de leur rétablissement. lI y a ceux atteints sévèrement, encore maintenant, qui plausiblement souffrent d'un tableau clinique du domaine du trouble de stress post traumatique. Il y a ceux, moins atteints dans leur santé mentale, dont le souvenir de la catastrophe et de ses suites ternit l'adaptation et la qualité de vie de façon persistante. lI y a ceux qui s'en sont remis, totalement ou d'une façon acceptable.

Les besoins des gens du premier groupe, quoique ces individus puissent être plausiblement en nombre minoritaire, se doivent certes d'être considérés. Cependant, une condition clinique du domaine du trouble de stress post traumatique ne se rétablit pas par le retrait de l'élément traumatique au quotidien mais bien par une approche thérapeutique (une thérapie cognitive-comportementale spécialisée conduite par des psychologues ou psychothérapeutes formés spécifiquement en la matière souvent associée à une pharmacothérapie) visant à conduire chaque individu atteint à ne pas éviter la conscience du danger qu'ils ont subi mais bien à apprendre à composer avec, en s'y confrontant tout en maintenant une réalité suffisamment sécuritaire.

Une littérature scientifique abondante et consensuelle démontre ce fait. J'ignore s'il existe une littérature scientifique probante qui démontrerait des bienfaits populationnels suite à des correctifs aux infrastructures, en guise de « réparation », suite à une catastrophe. Cependant, ce n'est pas le train au centre-ville de Mégantic qui est dangereux, pas plus que le train qui traverse la ville de Laval du nord au sud au sein de quartiers densément peuplés ne l'est, pas plus que celui qui sillonne le vieux port de Montréal, hautement touristique, ne l'est davantage… Le danger est venu du manque de surveillance quant à l’application des règles de l'art, d'un train qui obéit à la loi de la gravité, faute d'une technique d'immobilisation sécuritaire.

Plutôt qu'une voie de contournement, un investissement à sécuriser les trains immobilisés serait un facteur protecteur bien plus propice à favoriser le rétablissement. Et aussi, épargner aux citoyens le rappel quotidien du drame que constitue la sonnerie du train qui, me témoigne-t-on, continue de se faire entendre. D’ailleurs, il est bon de rappeler que désormais les trains ne sont plus immobilisés à Nantes, mais malheureusement le sifflet se fait toujours entendre malgré des demandes de citoyens. Les victimes du drame, toutes, quelle que soit la sévérité de la perturbation qu'elles ont vécue, bénéficieront d'une approche transparente et authentique. Pourrait être bénéfique l'aveu de la négligence ou de la prise de risque par les responsables et paliers politiques. Une culture de sécurité ne semble pas avoir été suffisamment promulguée et surveillée auprès de la compagnie qui utilisait la voie ferroviaire traversant la ville de lac Mégantic. De plus, toute approche paternaliste, toute incitation à vouloir rapidement tourner la page par une voie de contournement imposée à la faveur de l’idée que cela aidera la population à se rétablir comporte le risque de produire le résultat contraire. Les spécialistes de la résilience nous enseignent que les messages contradictoires ou inauthentiques constituent un stresseur psychologique majeur, que la détresse est mieux gérée par les individus en présence d’informations fiables.

Quant au « remède » présenté sous la forme d’une voie de contournement : Il importe de minutieusement en évaluer les risques et avantages; de ne pas laisser cette tâche à des citoyens qui se battent contre le manque d’information et de transparence gouvernemental. Malgré la prétention que la voie de contournement soit essentielle à un rétablissement populationnel, même si cet argument était vrai, il faut évaluer les pour, les contre ainsi que les alternatives. Faute de quoi, il serait dommage de créer un nouvel événement traumatique qui découlerait de l'opacité décisionnelle, d'un manque d'évaluation des risques, d'un empressement associé à des volontés politiques provenant de divers paliers. Ne pas créer une dynamique d'urgence de façon à neutraliser une résistance au changement.

Il me semble pertinent de proposer que le meilleur facteur de rétablissement pour la population serait d'être informée de tous les faits et du raisonnement scientifique et organisationnel sous-jacent. Tant pour l’option du quasi statu quo (train au centre-ville, avec mesures de sécurité optimisées et supervisées) que pour le projet actuel ou alternatif de voie de contournement. Les aspects positifs, risques, facteurs négatifs, mesures de compensation, etc. Permettre une dynamique favorable à ce que chaque citoyen puisse devenir en mesure de discerner quel projet comprendra l'indice optimal de bienveillance et de rigueur. Que chaque citoyen puisse prendre part à un raisonnement qui intégrera les aspects émotifs et ceux rationnels. Que l'on soit en mesure d'appréhender, aussi, les traumatismes que constitueront des expropriations. Que chaque citoyen devienne en mesure de se positionner pour le bien collectif, sans se sentir coupable face aux citoyens qui ont été les plus éprouvés. Que la population soit épargnée d'une situation où les gens s'entredéchireraient. La voie de contournement est à la base une idée politique bienveillante et généreuse, mais naïve et risquée. 

Lucie Viau, médecin psychiatre
Laval, Québec.

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