Multiplier les dons, diviser les frustrations!

L’automne sera difficile. Ce n’est pas une prévision de MétéoMédia, mais plutôt une constatation pour quiconque erre en ville les deux oreilles ouvertes et les lèvres suffisamment scellées pour ne pas trop avaler les poussières de sol contaminé qu’on déterre dans une place dans un va-et-vient de camions pour la déposer à l’air libre quelques centaines de mètres plus loin. D’où l’expression motus et bouche cousue. Et puis, quand on retient notre souffle, on ne parle pas, donc, on ne risque pas de déranger!

Le temps des récoltes de dons semble inépuisable. Ça afflue de partout. Les Québécois sont généreux comme ça ne se peut pas. Par milliers, par dizaines de milliers et par centaines de milliers de dollars, l’aide financière nous tombe dessus comme le déluge sur un sol aride. Et personne n’ira fermer le robinet, parce que cet argent qui ne tombe pas du ciel est sacrément le bienvenu. Les besoins sont là et ils le seront encore dans les prochains mois. Une cicatrice comme celle-là ne se referme pas d’un claquement de doigts, par magie. Et c’est toute la population qui devra vivre avec. La ville balafrée!

Il ne faudrait pas trop perpétuer les éternelles chicanes et garder plutôt tout le fiel à déverser sur les vrais responsables de nos malheurs, ceux dont la négligence crasse a conduit à une telle catastrophe et pourquoi pas aussi ceux qui s’en mettront plein les poches à même les fonds publics à «faire assemblant» de travailler alors qu’ils virent en rond en dépensant du gaz pendant que le vrai monde se tape 10 kilomètres de détour pour un semblant de vie normale sans réussir à se faire dédommager.

La cigale a chanté tout l’été en haut de la rue Laval pendant que la fourmi se débattait dans les labyrinthes souterrains du centre-ville. Deux univers de fable maintenant confrontés à une même dure réalité, l’approche de l’hiver, même si, cette semaine, on se serait cru en août! Merci à Dame Nature qui nous récompense pour le mois d’été qu’on a perdu au calendrier. Un mois qui s’est envolé dans un panache de fumée ou qui a coulé comme un torrent sur la Chaudière, direction le Saint-Laurent. Un mois d’été perdu pour toute la population locale, les jeunes comme les vieux. Ça aussi ça ne se dédommage pas à même les fonds de la Croix-Rouge. Et pourtant, ça devrait être comptabilisé dans les recours collectifs contre la charmante MMA, la charmante Irving ou le charmant gouvernement fédéral qui a tout l’heur de nous avoir laissé tomber au profit d’intérêts économiques supérieurs après nous avoir dit, la main sur l’épaule et un brin d’émotion dans la voix: «On ne vous laissera pas tomber!» Ça sonne comme Pénélope qui écrivait dans le programme souvenir du spectacle Avenir Lac-Mégantic au Centre Bell, «Mégantic, tu ne seras plus jamais seule!»

En regardant les photos prises dans les jours suivant le grand feu, je me mets à regretter cet état de grâce qui planait sur la ville meurtrie. Nostalgie de ces visages sans expression, de ces milliers de pas perdus pour nulle part, de ces sourires forcés, de cette attitude tout en dignité et de cette solidarité spontanée. Je me souviens de l’embrassade entre le maire de Nantes et la mairesse de Lac-Mégantic un certain dimanche de juillet, de ces câlins que tout un chacun parmi les survivants se donnait sur le trottoir entre le Woodstock en haut et le Tchernobyl en bas, d’Isidore qui arpentait les rues au volant de sa bicyclette et qui a rendu l’âme, pouf comme ça, deux semaines après la tragédie.

En l’espace de quelques semaines, le paysage humain a perdu ses couleurs, ses repères et ce sens de la solidarité. La population bougonne et avec raison. Les frustrations qu’on étouffait sous des coulées de larmes commencent à faire surface et il n’y aura jamais assez de papiers mouchoirs pour les essuyer. Les autorités municipales marchent sur des œufs, on le sent! Même les pros de la communication institutionnelle semblent sous tension. Je n’ai pas vécu le printemps érable dans les rues de Montréal, en 2012, juste vu à la télé et suivi sur les médias sociaux, mais il ne fallait pas la tête à Papineau pour détecter une distorsion de la réalité entre le discours officiel de la police et les images qui nous frappaient plein la gueule devant l’écran. C’est un peu ça à Lac-Mégantic présentement. Tout est sous contrôle, paraît-il! Ça demande du temps et des précautions, vu le contexte des opérations de nettoyage en milieu contaminé, paraît-il. Mais quand des travailleurs sortent sur la place publique et viennent te raconter presqu’en pleurs leur expérience d’un «non-travail» trop cher payé et que, selon la version officielle, les opérations se déroulent rondement, on fait quoi? On écrit quoi? On décrit quoi? So-so-so solidarité mes frères? On détourne le regard vers les caravanes de visiteurs qui affluent semaine après semaine, pour laisser le champ libre aux experts qui nagent dans le merdier, sous prétexte qu’on est une communauté tissée serrée? Les fils du tissu commencent à s’effriter. Exposés trop longtemps aux frustrations qui s’accumulent au quotidien et qui finissent par nous saper le moral. Mais ça se dit pas! Oh non! Chut!

Quand on sent que le climat commence à être lourd, très lourd, à l’intérieur de la forteresse qu’est devenue l’hôtel de ville et que même parmi les conseillers la solidarité s’effrite, on fait quoi? On ferme ses yeux, ses oreilles et sa gueule on «think positive». La pensée magique effacera le cauchemar.

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