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Que restera-t-il de nos amours?

«Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d’une ville évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée par vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la typographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste.» Patrick Modiano dans son «Discours à l’Académie suédoise», le 7 décembre 2014, lorsqu’il recevait le prix Nobel de littérature. Que restera-t-il de ce quartier dévasté qu’est le boulevard des Vétérans?

Nous pouvons encore sauver ce qui reste si le 11 mai nous nous donnons la peine d’aller dire à nos élus que nous voulons conserver le caractère humain et paisible du boulevard. Si nous succombons au mirage du dollar ou à l’indifférence, nous serons alors complices de la destruction de la qualité de vie des survivants de la presqu’île qu’est le boulevard et de ses habitués. Nous ne serons plus chez nous, mais chez l’hôtelier.

S’il y a un endroit sacré à protéger comme la prunelle de ses yeux, c’est bien le boulevard des Vétérans. Il ne s’agit pas de refaire le passé mais plutôt d’en corriger les erreurs afin de sauvegarder cette oasis de paix pour les citoyens d’abord et, croyez-le ou non, pour les touristes. Il y a toujours une certaine vulgarité dans ce qui s’achète parce qu’au départ, il y a la discrimination du portefeuille et surtout parce que la beauté finit par s’évaluer en dollars. «C’est combien?» chante Fred Pellerin. Après l’avoir invité à lancer les ateliers «Réinventer la ville», je ne suis pas certain qu’il apprécierait ce que nous nous préparons à faire.
Souvenons-nous de nos voyages: ce sont nos découvertes qui font nos souvenirs. Quand au bout du chemin ou au détour d’une rue on découvre le quotidien des gens, un jardin, une maison invitante ou un paysage unique, on se sent alors privilégié et ému. On repart séduit et heureux avec l’envie de revenir parce que l’expérience reste humaine au lieu d’être bêtement commerciale.

Bien sûr, on nous répondra que le boulevard des Vétérans est et était une rue commerciale. C’est un argument de mauvaise foi: L’Écho et Promutuel se faisaient bien discrets et Les Chevaliers de Colomb s’animaient surtout la fin de semaine, et encore. Les malheureux, ils avaient « la fâcheuse habitude » de redonner à la société. Le choix du conseil municipal fera passer le boulevard d’un commerce léger à quelque chose de beaucoup plus lourd et ce, c’est sans tenir compte de l’effet domino. Un hôtel sur la première rangée, au parterre, c’est indécent surtout quand on pousse les résidants sur les côtés ou au fond. Derrière la masse qu’il imposera, je ne suis pas sûr que la vue sera des plus bucoliques. Pourtant, «la charrette d’architecture» demandait qu’on protège la vue sur le lac.

On nous dira aussi que ce choix est le résultat des ateliers «Réinventer la ville». C’est faux. Chaque fois que quelqu’un prenait la parole, en plénière, en faveur des résidants propriétaires, la salve d’applaudissements suivait. Quand M. Nil Longpré, lors des États généraux, a pris la parole pour défendre le projet hôtelier, un malaise senti a envahi la salle quand il a dit que les promoteurs auraient préféré le bord de l’eau. Il n’y a pas eu de discussions sur le lieu de son implantation. Il semble que le conseil ait conclu que l’impossibilité de l’un conférait un droit sur l’autre. On oublie aussi les tables squattées lors des ateliers au vu et au su de tous. À mon avis, nous ne sommes pas loin du détournement démocratique à moins que nous soyons passés, sans transition, à la démocratie marchande où le petit paie le «prix du gros». Les Gros veulent le beurre (le choix du site), l’argent du beurre (être sur la 1re rangée) et une option sur la crémière (que la Ville convainque la population de laisser-faire).
Si nous voulons sauver l’ancien centre-ville vidé de ses commerces, c’est la rue Frontenac qu’il faut occuper en priorité. Il faut éviter que le boulevard la concurrence et que les restos sur Vétérans mettent en faillite ceux de Papineau, sinon on aura trahi ceux qu’on courtisait il n’y a pas si longtemps. De plus, vous avez sans doute remarqué que la terrasse de L’Aubergine qui donnait sur le lac demeurait, depuis quelques années, déserte au profit de celle sur le boulevard Stearns. À l’évidence, le point de vue n’était pas déterminant. D’autres facteurs en font le succès.

Quel est le but d’une terrasse? Voir et être vu. Seul ou avec d’autres, c’est agréable d’observer la faune urbaine en prenant un verre. Ça brise la solitude et nourrit la conversation. C’est aussi une façon d’être vu, de provoquer le hasard ou même d’inviter les copains, sans la formalité du rendez-vous. En quelques mots, il faut qu’elle soit dans le trafic et, de préférence, à l’abri du vent. C’est en partie ce qui a fait le succès de celle du Musi-Café.

Rien de mieux qu’une rue Frontenac animée comme on l’a si souvent répété lors des ateliers «Réinventer la ville». On ne peut pas étirer le centre-ville jusqu’à son point de rupture: le boulevard doit conserver son charme si on veut donner une chance à la rue Frontenac et l’hôtel se dresser dans sa superbe devant la gare comme ceux d’hier.

Si l’argument historique valait pour la voie ferrée, pourquoi ne conviendrait-il pas pour les hôtels? Je le retourne donc à leurs propriétaires qui nous l’ont si généreusement servi. Ne craignez pas que les touristes fuient la ville si le «centre des congrès» participe au patrimoine bâti de la rue Frontenac. Au contraire, ils apprécieront que nous ayons eu la sagesse de préserver l’écologie du lieu et des hommes. Ils apprécieront que nous n’ayons pas poussé la putasserie jusqu’à vendre le temple.

L’église Sainte-Agnès trône comme un symbole, mais on oublie que l’humble gloriette du parc des Vétérans est à la fois le symbole de notre passé convivial et d’un avenir qu’on souhaiterait l’être tout autant. SVP, participez au débat: nous touchons au point de non retour. Le 12 mai, que restera-t-il de nos amours? Le conseil a fait son lit: le règlement de zonage no1324 n’attend que son adoption pour faire de C-308 - le boulevard des Vétérans- une véritable zone commerciale.

C’est sans compter que depuis le 17 avril, « la Ville de Lac-Mégantic est prête à présenter aux investisseurs la carte des terrains disponibles pour la réalisation d’un projet dans le secteur…» Pourtant, le règlement n’est pas encore adopté.

Comme citoyens, nous nous retrouvons seuls face à la machine municipale: le conseil et ses cadres, AÉCOM, le mandataire, les urbanistes et tantôt, les relations publiques. Le rouleau compresseur est en marche. Si nous ne sommes pas assez nombreux le 11 mai, une fois laminés, nous pourrons plus défaire ce qui aura été fait parce que nous aurons le poids de la négative et le fardeau de la tenue de registre.

«Notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle; qu’elle se sent lasse d’elle-même; écoeurée d’elle-même; qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire.» Milan Kundera La question est la suivante: si nous aimions la ville d’hier, pourquoi n’en gardons-nous pas quelque chose?

Paul Dostie

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