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Pourquoi les salaires des médecins ne passent plus

Il y a des tas de médecins dévoués, empathiques, compétents, bref, sympathiques. La série de capsules télévisuelles «Prendre soin de vous», préparée pour la Fédération des médecins omnipraticiens depuis 2016, en témoigne. La lettre touchante de la pédiatre-gastroentérologue de Sainte-Justine, Valérie Marchand (Le Devoir du 13 mars), aussi.

Le problème n’est pas dans les individus médecins; il est dans la profession médicale devenue une véritable caste. Si plusieurs médecins, généralistes ou spécialistes, éprouvent présentement un «désarroi» devant la déferlante de critiques négatives véhiculées dans les médias à la suite des spectaculaires augmentations salariales consenties par le gouvernement Couillard-Barette, ce ne sont pas eux qui sont visés personnellement, mais le corps médical dans son ensemble. Pourquoi?

Parce que les médecins dominent la société et le «système de santé» depuis des lustres. C’était vrai dans le Québec traditionnel, où médecins, avocats et notaires formaient, avec le curé, l’élite sociale de chaque village. C’était vrai quand ma compagne exerçait son métier d’infirmière (à partir des années 60) et recevait des remontrances quand elle n’était pas suffisamment au service des «docteurs». C’était vrai chaque fois que le Collège des médecins ou l’une de leurs Fédérations s’opposait à partager leurs «monopoles» de soins avec les sages-femmes, les super-infirmières ou les pharmaciens. Et c’est encore vrai alors qu’ils accaparent, en rémunération, plus du cinquième de l’ensemble du budget de la santé (qui lui-même compte pour près de 40% du budget total de l’État). Pas étonnant, alors, que les médecins forment à eux seuls près de la moitié du 1% les plus riches des Québécois!

Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question de salaire. Alors que les quelque 21 000 médecins du Québec forment moins de 8% de l’ensemble du personnel du Réseau de la santé et des services sociaux, il suffit de mesurer l’influence respective des «docteurs» et du reste du personnel (infirmier, auxiliaires, cadres, autres professionnels, etc.) sur l’ensemble des politiques touchant notre «système de santé». Que ce soit dans les réformes de système (qui ne cessent de se succéder) ou la construction des Centres hospitaliers universitaires à Montréal ou à Québec. Il est évident, à l’œil nu, que l’influence médicale dépasse partout très largement leur importance numérique.

Pourquoi les salaires des médecins ne passent-ils plus dans notre société? Parce qu’au-delà des chiffres (à partir de quel montant une augmentation devient-elle déraisonnable, voire obscène en regard du reste de la société?), au-delà des considérations légales (les augmentations actuelles étaient des augmentations reportées), au-delà même de la qualité ou de la «valeur» des soins (les médecins travaillent fort, ont de grosses dettes d’études, sont les remparts de la vie et de la mort), les médecins ont historiquement exercé un monopole et une domination outrageuse dans la définition et la dispensation des soins de santé au Québec. En exerçant, au besoin, la menace de grève ou d’exode des ressources médicales à l’étranger pour imposer leurs vues… ou leurs revendications salariales.

Avec la conséquence, normale en raison de cette influence indue de la profession médicale, que notre système de santé n’est pas au service de la santé mais au service des soins, ce qui est bien différent, et infiniment plus coûteux pour la collectivité. Des soins excellents par ailleurs, et souvent à la fine pointe de la recherche ou de la technologie. Mais des soins qui ne sont guère de bons indicateurs de l’état de santé général d’une population donnée.

Nous vous aimons, hommes et femmes qui vous dévouez comme médecins généralistes ou spécialistes. Mais nous aimons moins la caste que vous formez, souvent à votre insu, absorbés que vous êtes dans vos nombreuses et longues tâches journalières. Caste que vous formez néanmoins, collectivement, et qui n’est pas une bonne chose pour le système de santé et de services sociaux dont nous avons besoin. Ni une bonne chose pour les finances publiques qui devraient servir d’abord à financer ce système nécessaire.

Dominique Boisvert
Scotstown

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