Le chemin devant

Presque sept ans après la destruction par le feu, la contamination et les expropriations, le temps est venu de constater le chemin parcouru et à parcourir. À bien y songer, nous avons rebâti à partir de moins que rien, à partir d’un centre-ville dévasté, contaminé jusqu’à la couche de glaise, avec des femmes et des hommes que le destin avait jetés dans le vide d’un trou noir. Malgré les erreurs, c’est un véritable exploit. Là où il n’y avait rien, il y a Papineau -qu’on l’aime ou pas- pour la nécessité du quotidien, et la rue Frontenac qui sort du sol petit à petit comme une plante fragile en quête d’eau et d’espoir. C’est là. Donnons-lui le temps de reprendre son souffle.

Nous sommes pressés, voire impatients. Vite un hôtel, 70 chambres en plus. Vite ceci ou cela comme s’il y avait un département des miracles, comme si dans notre précipitation nous n’avions fait que de bons coups. Les trois maisons Thibault me semblent esseulées d’autant plus que le besoin légitime d’intimité et le soleil envahissant forcent leurs propriétaires à abaisser toutes les toiles, leur donnant ainsi un air abandonné. Il leur manque un environnement. Détail intéressant, leurs portes de garage sont judicieusement camouflées: il n’y a rien de plus disgracieux que des garages qui prennent plus d’espace en façade que l’habitation elle-même. Les quatre multiplex devant le parc des Générations représentent une masse fort imposante et bien uniforme. Heureusement, on les a intelligemment placés. Imaginez la muraille, si on les avait alignés les uns à côté des autres.

C’est la vocation propriétaire-occupant sur Vétérans qui s’effrite, celle qui donne de la couleur à un quartier. On oublie que l’architecture a une âme, qu’une belle rue donne le goût d’y vivre tout en faisant la fierté des citoyens. C’est une question d’équilibre. Nous sommes encore dans l’ordre du possible. L’architecture n’est pas une vulgaire décoration mais, d’une certaine manière, la vérité de ce que nous sommes individuellement et collectivement. De la résidence ostentatoire du parvenu à la discrète chaumière sous la feuillée en passant par le chalet m’as-tu-vu complètement déboisé, chaque fois le propriétaire dit quelque chose de lui.

Triste constat: derrière l’idée d’un centre-ville habité, l’expropriation des humbles qui vivaient aux étages. À l’évidence, on a gentrifié le quartier centre. Heureusement, il y a le Concerto ouvert aux familles, aux couples et aux personnes seules, ouvert aux enfants avec sa garderie atypique et sa salle de jeu. Un édifice fidèle à sa mission et au patrimoine méganticois. Ses fenêtres sont un clin d’œil à celles de la gare, sa pierre de taille grise rappelle l’assise de l’église et sa brique rouge, la couleur dominante de l’ancienne rue Frontenac. Sa terrasse donnant sur la rue est à l’image des galeries de l’hôtel Union (Royal) du siècle dernier, hôtel situé au coin des rues Frontenac et de la Gare. Tout ça, sans le retour en arrière, dans l’audace de la modernité. Ça vaut le coup de chapeau. L’édifice Renaissance, avec sa façade en relief et ses balcons, est aussi un bel effort pour briser l’effet de boîte. Celui des optométristes – en construction- avec son entrée biseautée casse l’éternel angle droit, donne de l’ouverture à l’édifice comme à la rue Thibodeau. Un choix qui invite à y entrer ou à tourner le coin vers le parc avec ses ormes parasols et un lac qui donne un horizon. J’ose espérer que l’hôtelier aura le souci de l’architecture parce qu’il pourrait tout bousiller.

On ne le réalise peut-être pas, la rue Frontenac que l’on pouvait parcourir de la voie ferrée à la rivière sans apercevoir le lac et les montagnes, cette rue-là, aujourd’hui, s’est tournée vers la beauté du monde. Désormais, il nous sera impossible de rater le spectacle d’une nature qui s’invite au cœur même de la ville. Impossible aussi de ne pas réaliser que le centre-ville est le parterre d’un amphithéâtre naturel, que le lac en est la scène, que les montagnes en sont le décor, que le soleil, la lune et les étoiles, véritables artistes, en assurent l’éclairage tout autant que l’atmosphère. À mon avis, on ne trouvera nulle part ailleurs un cœur de ville plus généreux: cinq fenêtres sur la lumière qui crée, jour après jour, le paysage que nous habitons. Cette vision vaut bien des antidépresseurs.

Rappelons-nous qu’on ne construit pas en quelques années et sans risque, ce qui prend d’habitude des générations. C’est un privilège, mais aussi une lourde responsabilité d’autant plus que l’on pourra désormais nommer les esprits avisés et dénoncer les autres puisque le résultat sera pratiquement signé. Le danger est grand de sacrifier l’objectif et l’architecture au fourre-tout et au bête calcul de l’impôt foncier. Prenons le temps de bien faire les choses. Ne faisons pas de la rue Frontenac un simple quartier résidentiel, mais un milieu mixte où le va-et-vient en assurera la convivialité et la sécurité.

Il lui faudrait une salle de cinéma, une bibliothèque, un bureau de poste, un bistro-boulangerie ou confiserie, une clinique médicale sans rendez-vous et des bureaux de professionnels, faute de commerces. Je sais qu’il est trop tard pour la bibliothèque (90 070 entrées en 2019, ça aurait fait bien des allées et venues) et trop tôt pour le cinéma. Dans dix ou vingt, pour la suite, ce sera peut-être chose faite. Si nous pouvons financer plus que généreusement un hôtel privé (12% de l’investissement) pourquoi pas une clinique sans rendez-vous pour le bien de tous? Bien sûr, il faudrait d’abord trouver des infirmières et des médecins. C’est tout un défi, peut-être même une utopie.

En attendant, il faut trouver le moyen d’intégrer Papineau, Salaberry et Frontenac. Pour y arriver, il faut d’abord sortir le train du centre-ville, raser le talus qui isole Salaberry si nous voulons un tout viable. Évitons à tout prix la dispersion qui crée le vide. Nous avons l’occasion de vivre une expérience humaine et commerciale unique. Avant, les villes se construisaient autour de la rue principale comme le fruit autour du noyau; ensuite, elles se sont développées à la périphérie autour des centres commerciaux, gangrenant ainsi le cœur de la cité. À Mégantic, nous vivons quelque chose d’inédit puisque les commerces ne sont pas hors les murs, mais au pourtour d’un centre-ville préoccupé par la qualité de vie. Au lieu d’un développement banlieusard essoufflant qui oblige de nouvelles écoles et des services de proximité, nous avons choisi d’agrandir de l’intérieur. Cela ne s’est pas fait sans heurt, mais il nous faut, aujourd’hui, préserver l’essentiel, se mettre à l’abri d’un promoteur qui voudrait imposer ses règles au lieu de suivre la volonté du milieu.

Peu importe qu’on l’ait souhaité ou non, ce centre-ville concentrique pourrait contribuer à relancer un cœur encore fragile. On n’aurait plus à chasser les enfants de l’OTJ ni à envahir le parc pour faire la fête si on utilisait l’espace de la gare de triage. N’ayant pas les moyens de la décontaminer, nous pourrions y aménager une place des spectacles et d’animation. Les marchands pourraient profiter des retombées, et le cœur de la ville devenir un lieu de rencontre à deux pas des commerces, de la fête ou de la retraite paisible au bord de l’eau. Chacun y trouverait son compte, et les lieux garderaient leur vocation.

Le défi est énorme et rien n’est assuré. Il faudra d’abord réchapper le patient et faire les pontages nécessaires. Souhaitons pouvoir le réanimer. Mégantic avait un cœur, les citoyens ont le droit d’exiger qu’on le lui redonne et celui de le sentir battre à nouveau. Ce jour-là, on pourra enfin le croire ressuscité de ses cendres. 

Paul Dostie

 

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