Kubota

Le petit dans le grand

 Je ne sais pas si comme moi vous vous dites parfois : « Maman aurait aimé voir ça; papa aurait été fier.» On dirait que même grands ou vieux -osons le mot- quelque part, nous restons des enfants. Ce n’est pas de la nostalgie puisque le lien s’accroche au présent et déborde sur l’avenir. 

Tout retraité que nous soyons, nous aurions aimé qu’ils voient grandir nos enfants, entendent leurs rires et récoltent leurs doux câlins crémones. Longtemps même après leur départ, nous nous surprenons à vouloir les combler de joie et de fierté. Il y a là une part de gratitude et probablement un profond et presque douloureux besoin de reconnaissance à retardement. Qui ne se souvient pas de la main puissante de son père sur son épaule, de celle de sa mère sur son front fiévreux? Quand, sur le banc de scie, on pousse la planche avec la prudence du funambule, quand une maille à l’envers, une à l’endroit, on tricote de petits bonheurs, chacun reconnaît le geste et la manière. C’est au-delà de la nostalgie.

L’histoire se répète. C’est peut-être ça l’éternité: le fils qui reprend le geste du père et la fille qui, comme sa mère, se charge de l’essentiel. Rien de moins qu’un hommage à ses parents, une manière de rembourser sa dette d’homme ou de femme tout autant qu’une quête de reconnaissance à rebours. Au bout du chemin, la conscience de mendier de la tendresse. Il nous en faut toujours plus, c’est toujours à recommencer. Cela ne vient pas de leur regard, mais plutôt de notre besoin d’atteindre le leur. 

La tendresse, c’est une manière d’aimer sans l’arrière-pensée du retour sur l’investissement tandis que l’amour, chargé du désir, semble plus égoïste puisqu’il réclame l’exclusivité. Au quotidien, on remet volontiers la tendresse au lendemain, en attente du grand moment que l’on finit toujours par rater de maladresse en aveuglement. Les hommes, surtout, la craignent parce qu’elle leur noue la gorge, leur serre le cœur qui peine dans «sa cage d’os». Le triomphe des muscles leur a fait oublier le giron et le tambour d’un cœur bienveillant. Peut-être craignent-ils l’enfant en eux, abandonné en pâture dans le champ ivre d’un monde fou et si pressé d’arriver. On la refoule pour passer l’hiver qu’on s’est créé. C’est absurde, mais c’est ainsi. Dans le labyrinthe de nos vies, on préfère s’en remettre à la religion, aux drogues ou à la loterie parce qu’on en est venu à croire que le bonheur est une récompense non pas une responsabilité. Cependant, la Covid nous aura appris deux choses: la nécessité des humbles et l’importance de la tendresse.

Bourvil chantait: On peut vivre sans richesse; presque sans le sou; Des seigneurs et des princesses, y’en a plus beaucoup; Mais vivre sans tendresse, on ne le pourrait pas; Non, non, non,non, on ne le pourrait pas. (…) Le travail est nécessaire, mais s’il faut rester des semaines à ne rien faire eh bien… on s’y fait! Mais vivre sans tendresse, le temps vous paraît long. Long, long, long, long (…)

La tendresse, c’est en la donnant qu’on la reçoit. Alors, en passant, déposez sur sa nuque gracile l’ombre d’un baiser heureux si léger qu’elle le devine plus qu’elle ne le sent. Non, ce n’est pas du romantisme mais quelque chose d’avant le désir, une manière d’aimer, d’aimer aimer et de le dire sans le double sens des mots. La tendresse se résume souvent à presque rien. C’est un moment, un sourire ou un geste même anodin dont on garde le souvenir frissonnant. C’est le rire des petites-filles qui s’amusent, en soufflant, à faire danser les quelques cheveux esseulés du coco dégarni d’un grand-papa heureux. C’est Pâques, que la fête soit joyeuse et tendre malgré la distance. 

Paul Dostie Lac-Mégantic

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