François Jacques

«Pis, ça avance ?»

La conversation est lancée. «Pis, votre projet, ça avance?» La question provoque un grand sourire chez mon interlocuteur. Puis, un profond soupir. Mais la réponse devra attendre, parce que d’autres promeneurs présents dans le parc ce jour-là s’approchent: «Pis, votre projet?». À vrai dire, Denis (nom peut-être pas si fictif) a beau être membre des Chevaliers de Colomb, il n’a pas réponse à tout. Il est lui-même en quête de confirmation qui ne viendra pas du ciel, mais c’est tout comme, des hautes autorités fédérales qui étudient encore le dossier, sur la glace depuis des mois. Pas d’engagement chiffré d’Ottawa pour le moment.

Le projet «Le Chevalier» qui doit prendre place dans le nouveau centre-ville, juste à côté du Microtel, dépasse les ambitions plus terre-à-terre des membres des Chevaliers de Colomb qui ne souhaitaient qu’une chose depuis la démolition dans les mois qui ont suivi la tragédie de leur salle quasi centenaire qui était située sur le boulevard des Vétérans.

Et la population, elle, ne demande qu’une chose: retrouver les bons petits plats que seuls savaient aussi bien cuisiner les bénévoles des Chevaliers de Colomb, dans un accueil tout ce qu’il y a de chaleureux. Aujourd’hui comme hier, le cœur n’y est pas. Les obstacles s’accumulent. Et les maux de tête. Avec quelques centaines de milliers de dollars à investir, les Chevaliers avaient pensé reconstruire leur salle au même endroit, après la décontamination des sols, pour rapidement relancer leurs bonnes actions communautaires, mais rien ne s’est passé comme prévu. Aujourd’hui, le projet de la maison Le Chevalier pèse plus de 8 millions de dollars, avant même la première pelletée de terre plantée au sol et la confirmation de l’approbation du montage financier final. Les Chevaliers vont devoir emprunter beaucoup, avec des remboursements qui s’étaleront sur plusieurs décennies. L’engagement de l’OSBL (organisme sans but lucratif) est primordial dans ce dossier.

Et voilà qu’une nouvelle tuile leur est tombée sur la tête, avec l’effet d’une tonne de briques. Le vendredi 19 août, Le Devoir titrait à la une : «Fonds publics, mission catholique – En deux ans, plus de 600 000$ des enveloppes discrétionnaires des députés ont été versés aux Chevaliers de Colomb». L’organisme religieux, centenaire dans nos murs et respecté de tous, est devenu suspect parce que, selon sa charte, il est «ouvert uniquement aux hommes et s’oppose officiellement à l’avortement».

«Le monde a changé!» À qui le dis-tu, Denis. Le monde a basculé, carrément, comme une crêpe que l’on vire dans la poêle. Et difficile à dire à quel moment est survenu le point de bascule.

Ce que révèle l’article du Devoir c’est que «tous les partis, sauf Québec solidaire, ont versé des fonds à cet organisme au cours de cette période. La majorité des députés donateurs sont des représentants de la Coalition avenir Québec. Ces sommes ont été allouées dans le cadre du programme Soutien à l’action bénévole, qui permet à chaque député de financer des programmes communautaires locaux.»

De toutes les formations politiques appelées à réagir, c’est le Parti conservateur du Québec qui affiche la réflexion la plus sensée de toutes, à la fin de l’article du Devoir: «Le groupe (les Chevaliers de Colomb) n’agit pas comme un groupe de pression, mais plutôt comme un organisme de bienfaisance apolitique respecté des Québécois qui aide les familles de la communauté depuis des générations.»

À Lac-Mégantic, personne n’a jamais imaginé que les membres du Conseil 2043 des Chevaliers de Colomb étaient misogynes et prônaient, pancartes à la main, la position des groupes «pro-vie» qui encouragent les femmes à poursuivre leur grossesse plutôt que d’avorter. Pourtant, les voilà soumis à une chasse aux sorcières, du moins aux yeux de certains, en raison de leur charte, aux États-Unis d’abord, là où le mouvement a pris son origine, et même au Canada, où on est entrain de se questionner sur la définition même d’un organisme sans but lucratif, versus un organisme de bienfaisance. La Ville de Sherbrooke a même pris ses distances avec le groupe à qui elle accordait du financement jusqu’ici. Explications de la mairesse Évelyne Beaudin: «Ils ne répondent pas à trois critères de notre politique (…) et s’ils ne s’y confirment pas avant octobre 2023, ils perdront 600$ par année et l’accès gratuit aux locaux de la Ville.»

Et pendant ce temps, ici, rien à première vue ne semble bouger. Sauf qu’en coulisses, personne ne dort au gaz. Il faudrait à tout le moins que les promoteurs sortent sur la place publique et qu’ils fassent le point, par respect pour la population et pour les Chevaliers que la population supporte.

Toujours la même question posée au rythme du quotidien, lors d’une promenade, quand on croise le chemin d’un Chevalier : «Pis, votre projet, ça avance?»

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