Botter train et arrière-train

Il faut à tout prix botter les convois de citernes hors du centre-ville et même cet arrière-train qu’est le teuf-teuf touristique parce que maintenir l’un ou l’autre serait un affront aux victimes à leurs survivants. Il suffit d’imaginer leur souffrance pour sortir, ne serait-ce qu’un instant, de notre insupportable égoïsme. Ce n’est pas parce que le deuil des uns est fait que celui des autres est terminé. L’impatience devant la souffrance est une forme d’insensibilité.

Nous avons la chance unique d’avoir une ville sans traverse à niveau ni locomotive qui hurle son droit de passage. Nous avons l’occasion de faire une ville véritablement humaine; nous n’allons tout de même pas marchander notre malheur? Non seulement la voie ferrée est une cicatrice urbaine, c’est aussi un frein à l’invention d’une ville neuve, cette ville que l’on rêve tant de donner en modèle à la planète.

Comment pouvons-nous concilier le développement durable et une ville «Cittaslow» avec le diesel quand nous devons tous travailler à diminuer notre empreinte écologique? À voir tous les efforts que nous mettons à polir notre image, les wagons-restaurants ne sont pas un atout, mais une tache sur la page encore blanche de notre projet collectif.

Et ce, c’est sans compter qu’un tronçon de voie ferrée, ce sont des coûts d’entretien récurrents, une assurance responsabilité à assumer, des subventions à téter quand il y a d’autres priorités hautement plus morales à soutenir. Aussi charmant qu’il puisse paraître, le train touristique n’est pas rentable; c’est une aventure à l’aune de l’image dont le développement ne sera pas payé par ceux qui seront sur la photo.

De l’extérieur, l’idée semble intéressante: la nostalgie arrondit les angles. Une fois à bord, on se retrouve coincés, les bras collés au corps; la table déborde parce que justement, ce n’est pas une table. Quant au repas, quoique copieux, il n’est pas servi dans le confort espéré. La musique y est forte et il n’y a rien à voir par les fenêtres du wagon: nous ne sommes pas dans les Rocheuses. Ceux qui ont déjà pris le petit «bud-car» local sauront vous le dire. Une fois à destination, les passagers descendent vidanger leur vessie avant de prendre le chemin du retour. Si le convoi devait rester à quai jusqu’au lendemain, additionnez les salaires et les frais de séjour des employés. Je ne suis pas certain de la rentabilité de l’aventure, déjà que le propriétaire actuel en arrache. Malgré tout, si on y tient contre toute logique, que le débarcadère soit derrière l’atelier Métal Laroche qui donne sur le stationnement du centre sportif; surtout, qu’il ne traverse pas la rue Papineau: sauvons au moins la face.

N’oublions pas que le pays nous observe parce qu’il a souffert avec nous, parce qu’il aura investi, au bas mot, plus de 130 millions pour sortir le train de la ville. Si les Canadiens nous voient le ramener au centre-ville, ils nous considèreront comme des vautours, à l’image de ceux qui sont débarqués ici au lendemain de la tragédie. Ils auront un haut le cœur quand ils verront que c’est sur les lieux mêmes de la tragédie qu’on viendra festoyer parce que sur la carte du tracé de la voie de contournement retenu par la Ville, l’appendice ferroviaire longe le trottoir de la marche du vent jusqu’à la rue Frontenac. Netflix avec ses images, c’est une regrettable erreur de jugement; la voie ferrée à l’entrée du mémorial, c’est une véritable ignominie. Le pays regrettera alors amèrement d’avoir aidé une ville sans cœur.

Paul Dostie

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