Champeau

La sainte trinité!

Voilà à quoi ressemble le progrès. J’ai le souvenir des trois objets qui trônaient sur le petit vaisselier de la cuisine, adossé au mur, sous le crucifix. Au centre, la petite horloge de marque Forestville, à gauche, le petit appareil radio en plastique, probablement pas fait en Chine, et à droite, le téléphone noir Bell à cadran, connecté au mur par un fil tout aussi noir, toujours soit trop long soit trop court, selon qui s’en servait. Le plus souvent, on se contentait de s’asseoir sur la chaise la plus libre et la plus proche pour des conversations qui n’avaient rien de très intimes, sachant fort bien que Mme Bouchard, en haut de la côte, ou Mme Boudreault, à l’autre bout de la rue, étaient branchées sur la même ligne. Les clics et les déclics nous informaient que des oreilles indiscrètes s’ouvraient et se refermaient sur notre monde à nous.

Les trois objets avaient une égale importance. Les grandes nécessités de la vie! Surtout le soir, à 7h00 (on n’avait pas encore l’heure à l’européenne) quand la famille s’arrêtait de vivre pour écouter le chapelet récité à la radio par un curé ou un monseigneur. Cinq minutes avant le programme, ma mère sortait nous crier de sa voix toute douce qu’il était l’heure de rentrer ! Précision pour les enfants : les cellulaires, les iPhone, les iPad, les iTouch et les textos que vous traînez dans votre sac même à l’école, on n’avait pas ça dans le bon vieux temps. Donc, ouvrez la parenthèse, on ne risquait pas de faire monter astronomiquement les factures des parents avec plus de minutes textées que le forfait te permet d’utiliser chaque mois. (Message subliminal à l’un de mes petits-fils qui aura beaucoup d’argent à rembourser à sa mère) La voix, surtout maternelle, c’était même pas encore le titre d’une émission de télévision! Même sans fil elle portait loin!

Une fois le troupeau rassemblé, la sainte famille s’agenouillait devant la sainte trinité, avec l’assurance parentale que le téléphone respecterait notre moment de recueillement en famille. Quant à l’horloge, nos yeux d’enfant y étaient rivés pour suivre le compte à rebours, avec l’espoir que les aiguilles défilent plus vite qu’à l’habitude et qu’on en finisse avec nos genoux endoloris.

Radio, horloge, téléphone, c’était notre pâté chinois de «steak, blé d’inde, patate» à nous… avant l’entrée «révolutionnaire» de la télévision! L’ultime progrès! Ces images me sont revenues en mémoire cette semaine en suivant les péripéties entourant le dossier de l’achat des actions de la Compagnie de Téléphone de Lambton. Replongeons encore plus loin dans l’histoire. Début du XXe siècle. Cette belle frénésie qui gagnait nos campagnes à l’époque où, dans presque chaque village, le monde s’organisait pour faire entrer le progrès et le téléphone dans chaque rang de la ruralité. Pas juste des clients, ils étaient «actionnaires» de leur petite compagnie indépendante. Lu sur le site de la Compagnie de Téléphone de Courcelles, l’une des huit dernières compagnies de téléphone indépendantes: «Les travaux se réalisaient grâce aux corvées des paroissiens.» Dresser les poteaux pour soutenir les fils d’un bout à l’autre du rang, c’était le prix à payer pour se brancher au reste du monde. En 1914, l’action de la Cie de Téléphone de Courcelles valait 5$. Dans la plupart des villages, c’était une fierté de garder en leur pouvoir le contrôle sur leur service téléphonique.

Le monde a changé, vous dîtes? Pas tant que cela. Les petites compagnies qui avaient les reins assez solides pour suivre le courant de la modernisation du gros géant Bell ne l’ont pas regretté. Avec leurs modestes moyens, certaines ont résisté à la tentation et conservé la propriété de leur service téléphonique, en ajoutant l’Internet et la télé.

À Lambton, on avait même beaucoup engrangé, bien assez pour voir venir la concurrence et s’équiper pour jouer aussi dans la cour des grands, avec la fibre optique et la haute technologie télévisuelle.

C’est donc avec un certain déchirement que les actionnaires se sont retrouvés avec un choix à faire. Accepter l’offre d’un plus gros joueur chez les petites compagnies indépendantes ou poursuivre tout bonnement les opérations, avec l’ombre de la concurrence des géants qui planait.

Dans le marché actuel des télécommunications, le client est roi. La fidélité à son livreur de services ne tient plus la route. En ville, comme la concurrence est féroce, l’abonné de Câble Axion, de Bell ou de Shaw Direct va obtenir le meilleur forfait en négociant serré avec les concurrents qui s’arrachent les abonnés à la pièce. On vient cogner à votre porte comme un témoin de Jéhovah pour vous annoncer l’offre du siècle, un prix imbattable, un forfait que vous ne pouvez pas refuser si vous savez compter! On est prêt, partout, à vous donner la marchandise pour être bien sûr que vous ne l’achèterez pas ailleurs, chez le concurrent. La bataille est féroce. On a beau n’avoir que deux yeux et deux oreilles, on finit par s’abonner à des services qu’on n’utilisera presque jamais. Juste parce qu’on nous l’offre sur un plateau d’argent! Et quand, par malheur, une connaissance vous apprend qu’elle a obtenu un bien meilleur arrangement chez le concurrent, vous jonglez avec l’idée que vous vous êtes encore fait flouer et l’insomnie vous achève!
Les actionnaires de la Compagnie de Téléphone de Lambton ne sont pas sortis appauvris de la transaction, loin de là. L’action a pris de la valeur. Elle leur assurait un bon dividende chaque année et il en restait suffisamment pour réaliser le plan de modernisation. Sauf que, du jour au lendemain, tout aurait pu s’écrouler, y compris la valeur de l’action. Le risque n’en valait pas la chandelle. Le temps était venu de reprendre leurs billes.

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